23 février 2006

(Mal)saines lectures...

"En 1954, Pauline Réage (en réalité Dominique Aury) offre une étonnante déclaration d'amour à son amant et patron, l'éditeur Jean Paulhan, en publiant un petit livre qui fait aussitôt scandale:

"Histoire d'O"...

Ce roman impose l'imagerie élitiste du SM, le stéréotype du dominateur BCBG et donne au SM ses lettres de noblesse. Après 1968, Alain Robbe-Grillet, réalisateur de films de domination-soumission, écrit "L'Image", chef d'oeuvre du genre sous le pseudonyme de Jean de Berg, contribuant ainsi à faire du SM un jeu cérébral, revendiquant le droit au fantasme et à l'imagination."


Extrait d'un article d'Anna Mori paru dans Technikart en Janvier 2001 (et qui contient deux erreurs, voir le P.S. en fin de post) donnant envie de parler un peu de cette littérature si particulière qui nous amène tant et tant d'émois, d'abord imaginaires avant de peut-être devenir bien réels...


Il y a des lectures qui marquent... Celle du Paradis des orages, par exemple, magnifique livre de Patrick Grainville développant au fil des pages un érotisme intellectualisé assez charnel et plutôt sublimé, paru en 86.

Ou de L'image évoquée ci-dessus donc, une oeuvre à la féminité subtile que je vous recommande chaudement, livre paru l'année de ma naissance et qui m'a longtemps "hanté", façonnant jadis une part de mes fantasmes...

Il y a une scène fort jolie où Claire joue avec sa jeune amie Anne qu'elle domine devant Jean, le narrateur... J'ai vécu quelque chose dans ce style lors de mes années d'étudiant, une histoire d'amour et de possession étrange entre deux femmes dont je fus témoin (malheureusement passif) et que je vous raconterai sans doute un peu plus tard... Si vous êtes sages !

Bien entendu, j'ai aussi lu en son temps le mythique Histoire d'O, de Pauline Réage (anagramme dit-on d'"égérie Paulhan") livre plutôt glacé et distant qui ne me fit ni chaud ni froid (enfin à peine...), que j'ai également vu au cinéma dans l'adaptation plutôt médiocre de Just Jaeckin (ancien photographe de charme et également réalisateur un an plus tôt d'Emmanuelle, un an plus tard de Madame Claude et pour finir en 85 avec Gwendoline !) avec la jolie Corinne Cléry dans le rôle titre ("O", donc...), film qui fit énormément de bruit lors de sa sortie en 75, suscitant dans les journaux d'alors de nombreux articles d'une extrême violence, des campagnes de presse enflammées, des débats à la télévision et l'opprobre de ligues de vertu, bien qu'aujourd'hui il nous semble fort sage et à peine digne d'une diffusion un dimanche soir sur la 6...

Une Histoire d'O que j'ai ensuite redécouverte vers la fin des années 70 à travers les planches de l'étonnante adaptation qu'en a faite Guido Crepax, auteur de la mythique et sulfureuse Valentina, maître italien de la BD érotique, (qui adaptera aussi par la suite Justine de Sade et Emmanuelle, best-seller d'Emmanuelle Arsan...) dessinant des dizaines de pages en noir et blanc d'un style graphique maniéré au découpage si particulier...

À remarquer que tout comme pour Valentina, la belle et gracile "O" de Crepax a elle aussi sous sa plume de faux airs de Louise Brooks...


Cruelle Zélande m'a également bien nourri d'images particulières... Ce livre de Jacques Serguine d'abord paru anonymement chez Jean-Jacques Pauvert en 1978 est un pastiche fortement érotique des grands romans d'aventures du 19ème siècle...

Pour mémoire, Serguine est aussi l'auteur de L'éloge de la fessée, sorte d'ode dédiée à sa passion pour sa femme d'une part, pour l'éducation anglaise et la discipline domestique chère à Monsieur No, webmaster du site du même nom d'autre part... La couverture originale de L'éloge était beaucoup plus originale que la réédition en poche: on y voyait sur la jacquette un fond rose clair en à-plat, avec une empreinte de main en rouge sombre, imprimée en gaufrage comme une lourde trace bien symptomatique...

"Ce petit manuel vise à une réhabilitation de la fessée qui a le privilège magique de demeurer un des gestes de l'amour. À partir d'une expérience personnelle, Serguine échafaude une théorie brillante et, en trois chapitres d'une grande précision, raconte pourquoi, quand et comment il pratique la fessée quand il est amoureux. Il fait ainsi une belle démonstration du plaisir, de l'enseignement et du rapprochement qu'un homme et une femme peuvent tirer de son usage. L'Éloge de la fessée est le contraire d'un livre sadique. Il est même attendrissant." (prière d'insérer)

Et je vous dirais bien un mot des Infortunes de la Belle au Bois Dormant d'Anne Rice, mais... "Voilà typiquement le livre que l'on ne doit pas lire si l'on veut conserver une bonne opinion de la créatrice de Lestat le vampire. En lisant ce tissu de niaiseries mal ficelé, on ne peut que regretter comme moi la dépense (plus de 20 euros, aie!)... Ce livre soit-disant érotique se contente de décrire une situation stupide et franchement répétitive... Bref on s'ennuie vite, elle mériterait une bonne fessée, la miss Rice pour avoir osé nous faire croire que la Belle au Bois Dormant était autre chose qu'une belle histoire pour enfant..."

Ce n'est pas de moi, c'est une critique parue sur le net de l'ouvrage susnommé, mais elle correspond assez bien à ce que j'en pense, au fond. C'est une mienne amie, la jolie K. qui me l'a offert, dans un petit coffret réunissant trois tomes aux titres explicites: l’Initiation, la Punition et la Libération.

Clairement, je me suis amusé à lire les cinquante premières pages, mais ensuite, c'est franchement lourd, assez indigeste et le livre finit par tomber des mains...

À vous de voir. Rice est quand même l'auteur d'Entretiens avec un vampire...

Terminons par une réédition (encore) chez la Musardine d'un classique de la célèbre collection des Orties Blanches, romans libertins vendus sous le manteau consacrés dans les années 1910-1930 à la "flagellation passionnelle" et à l'éducation anglaise. J'y reviendrai...

Dû à la plume alerte de Pierre Mac Orlan sous le pseudo évocateur de Sadie Blackeyes, ce Petite Dactylo en est un des exemple-types. (à signaler que Wikipedia ne fait pas la moindre mention de son écriture "licencieuse"...)

"La production "pornographique" de Pierre Mac Orlan, de l'académie Goncourt, célèbre auteur par ailleurs de La cavalière Elsa, de La Bandera ou du Chant de l'équipage est assez importante et mérite bien l'attention.
Passée pudiquement sous silence pendant longtemps, cette partie de l'oeuvre de Mac Orlan centrée uniquement sur la fessée suscite désormais davantage l'intérêt du public et de la critique. On a pu lire récemment de ces textes qu'ils "ne furent pas des élucubrations indignes de lui, mais des démonstrations audacieuses de ce qu'André Billy nomma le macorlanisme, mélange de rêverie dramatique, d'humour clownesque et de pittoresque intégral..."


Ces livres aux titres évocateurs illustrés en leur temps par de brillants dessinateurs (le chef de file étant sans conteste Louis Malteste à mon avis) eurent un réel succès, et ont été réédités au début des années 80 en fac-similés très réussis, copies conformes de l'édition originale. Malheureusement introuvables depuis, ou vendus à des prix prohibitifs pour riches collectionneurs, les découvrir en poche est un moindre mal. L'éditeur promet de les sortir au fur et à mesure... Wait and see.

Tiens, un P.S. (merci à Nush): Madame Catherine Robbe-Grillet, épouse du célèbre romancier et cinéaste Alain Robbe-Grillet, a écrit un roman intitulé "L’image" sous le pseudonyme de Jean de Berg puis quelques années plus tard un autre texte "Cérémonies de femmes" cette fois-ci sous le pseudonyme de... Jeanne de Berg. Continuer de prêter l’origine du premier de ces livres à son mari est une funeste erreur et un manque de culture lorsqu’on a la prétention d’écrire un article exhaustif en un lieu d’information "universel".

Dont acte. Précisons que l'article repris en ouverture de ce post est de Technikart, visiblement pas à l'abri d'une approximation (voire de plusieurs, faut pas faire confiance aveuglément à la presse...) et dont la rédactrice de l'article incriminé est habillée chaudement pour l'hiver... D'autant qu'elle date l'Image de 1968, alors que l'édition originale est parue aux Éditions de Minuit en... 1956 !

Reçu un amical petit message que je vous livre: "J'aurais fait exactement la même remarque que Nush (voir les commentaires) pour Jean de Berg. Et pour Jacques Serguine, ne pas oublier de mentionner "La culotte de feuilles" (pastiche de Robinson Crusoë au féminin et fin XXème siècle) et "Délit de corps", deux ouvrages où la fessée occupe aussi une place non négligeable..."

Une précision pour mon ami Richard Le Corre, (que je remercie au passage) qui me suggère ces deux autres titres de Serguine: j'en prends note, mais je ne parle ici pour vous les faire (re)découvrir que des ouvrages que j'ai personnellement lus et m'ayant fait ressentir des émotions au fil des années... C'est pour cela que je n'évoque pas cette culotte de feuilles ni ce Délit de corps qui manquent à ma culture...

...Mais que je vais évidemment très vite prendre le temps de découvrir !

Que tout ceci ne vous empêche pas de lire l'Image toutes affaires cessantes si vous ne l'avez déjà dans votre bibliothèque, vous découvrirez un trouble récit "initiatique" fort plaisamment écrit, avec une bien jolie conclusion...

PPS: Je découvre avec horreur qu'une adaptation cinéma a été faite de ce magnifique livre... Et qu'il en a été tiré un de ces téléfilms mal doublés que diffuse RTL9 lors de ses soirées libertino-cul.

Impossible à priori de faire passer les sentiments violents, puissants et romantiques décrits page après page au travers d'un érotisme filmé, forcément caricatural, ridicule et réducteur... Avec le slogan "Ultra Erotic" sur le visuel du DVD réalisé par Radley Metzger, un illustre inconnu, on s'attend au pire.

Forcément !

Mais à vous d'en juger en dernier lieu, évidemment...

14 commentaires:

  1. Lire, et lire encore et toujours, se noyer dans les mots, qu'ils soient libertins ou non....
    Mais, il me semble que "Jean de Berg", c'est Catherine Robbe-Grillet...non?

    RépondreSupprimer
  2. On le dit... Il y a un peu de flou autour de l'auteur véritable, comme il y en eu un autour "d'Anonymous", (en fait Serguine) que l'on prétendit être un académicien ou un romancier "sérieux" dans un premier temps... On a attendu 20 ans pour savoir. Idem pour "Pauline Réage", qui fit se creuser les méninges de pas mal de critiques littéraires avant que la "vérité" ne sorte au grand jour, de la bouche même de l'auteur.

    Alors oui, Nush, selon mes sources c'est attribué à Alain un peu partout, mais allez savoir si Catherine... Vrai aussi que l'on a à l'époque "vendu" ce livre comme étant écrit par une femme, Jean de Berg (à prononcer à la manière de Jean Seberg)... Et à le lire c'est effectivement assez proche de l'érotisme féminin, question subtilité s'entend.

    Un livre que les filles "averties" (sourire) aiment beaucoup d'ordinaire...

    RépondreSupprimer
  3. Quelle culture !

    C'est une vie de labeur que de se sacrifier à lire cela :)

    RépondreSupprimer
  4. culture un peu orientée, Ysandre, convenez-en...
    L'anthologie des lectures érotiques de Pauvert est un excellent début pour en savoir plus... trois gros volumes...

    bon courage, si cela vous dit.

    RépondreSupprimer
  5. ...Et maintenant, on dirait que ça marche...

    Bon, je disais que je pouvais affirmer que Catherine Robbe-Grillet et jean de Berg ne faisaient... Qu'une.
    Une grande amie à moi, hélas disparue et qui fréquentait le gratin littéraire parisien, me l'avait révélé dès la sortie du bouquin.

    Hormis l'écriture et certaines finesses psychologiques dans l'érotisme qui évoquent - comme tu le fais justment remarquer - un récit de femme, il est notoire que Catherine est une grande prêtresse du SM. J'ai dans mes tiroirs un fichier son, extrait d'une interview de la dame, où elle parle de - "explique" ! - la fessée... Sa manière de voir la chose est quelque peu différente de la mienne, mais c'est très délectable... Et si distingué dans le ton 16ème arrondissement!

    Toutefois, la Grande Catherine n'est pas qu'une théoricienne du SM, tant s'en faut, et même si son côté un peu snob peut m'agacer, c'est une vraie praticante qui s'est livrée à d'assez surprenantes mises en scènes.

    Bien qu'il soit de bon ton de brûler ce qu'on a adoré, je continue d'aimer beaucoup "Histoire d'O", qui m'a bien chanstiqué les neurones quand je l'ai lu, dans les années 63.

    Il est assez amusant - signifiant, même - que deux chefs-d'oeuvre de la littérature érotique SM, bien loin des outrances ennuyeuses de Sade, "L'Image" et "Histoire d'O", aient été écrits par des femmes... Non ?

    W.

    RépondreSupprimer
  6. Oui, je suis bien en accord. C'est "signifiant" pour le moins. et ne m'étonne pas...

    Les femmes sont étonnantes de toute façon !

    RépondreSupprimer
  7. Lorsque l’on trouve un homme, un amant, qui nous conduit à creuser notre savoir c’est un véritable plaisir. Il y a quelques années j’ai eu pendant de longs mois des échanges qui m’ont permis de lire sans relâche, sur ses conseils, des livres sulfureux ou moins sulfureux. Quelle merveille. J’étais toujours en éveil car il était question de l’étonner, de m’étonner et chaque jour était un jour qui nous permettait cela. Partager et nous étourdir mutuellement. Saines Lectures.

    RépondreSupprimer
  8. C'est excitant de savoir qu'on fait lire, qu'on relaye l'information. Que le plaisir est ainsi partagé. Et l'émotion itou.

    RépondreSupprimer
  9. Bonjour Stan/E. Pour ce qui est de la trilogie d'Anne Rice, J'ai ressenti la même lassitude que vous. Mais pas sur la durée du seul 1er tome, que J'ai apprécié de bout en bout (si J'ose dire). Plutôt sur la durée des 3 livres, comme si l'auteur(e) elle-même s'était lassée de son récit et ne savait pas comment en finir. Même si quelques pages méritent à Mon sens d'être sauvées dans les volumes 2 et 3.

    Au plaisir de vous lire.

    Maître K.

    RépondreSupprimer
  10. Oui, je suis assez d'accord sur la trilogie de Rice, mais c'est vrai que ça fait quelques temps que je ne me suis pas replongé dedans. Le 1 ne me déplaisait pas, mais trois tomes, c'est beaucoup trop.

    RépondreSupprimer
  11. Retour sur la littérature émouvante de mes "débuts"... L'ami LeCorre qui vient de créer un blog que vous trouverez en lien réagissait déjà en son temps pour évoquer cette littérature qui va bien au-dlà du terme réducteur "à ne lire que d'une main"...

    RépondreSupprimer
  12. Le film "l'image" de 1975 évoqué plus haut...

    Vous me direz... Mais de grâce, (re)lisez le roman.

    RépondreSupprimer
  13. Je viens de finir les trois tomes des Infortunes de la belle au bois dormant d'Anne Rice. J'ai trouvé ces livres très faciles à lire; je les ai avalés sans problèmes, mais...
    - il est certain qu' on trouve le roman dans son ensemble répétitif.
    - j'ai déploré le manque de background , manque qui rend le tout superficiel. J'aurais aimé que le contexte soit un peu développé.
    - et surtout, surtout, j'ai trouvé trop importante la place faite à ces messieurs entre eux : beaucoup, beaucoup de scènes entre hommes . Je trouve cela étonnant de la part d'une femme, mais bien sur, à chacun(e) ses fantasmes. Il se trouve , à ma grande surprise, que j'ai beaucoup plus d'imagination qu'Anne Rice.

    RépondreSupprimer
  14. Mon amie Miss Kat m'avait offert ça il y a pas mal d'années... J'avoue que passé les premières pages, amusantes, j'ai vite débranché. J'admire la lectrice qui va au bout, du coup...

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont ouverts à tous mais je vous demande de bien répondre en utilisant le pseudo de votre choix et de ne pas poster en anonyme.

Il suffit de mettre le nom ou le pseudo que vous voudrez, en cochant nom/URL


TOUT COMMENTAIRE ANONYME SERA SUPPRIMÉ

US and British friends, would you please use any nickname of your choice to post on my blog.

I'LL DELETE ANONYMOUS COMMENTS